Bucarest → Constanța – 5h de train (pour 225 km, on n’est pas sur du TGV…)
Allez, un dernier coup de train pour m’épargner trois étapes de plaine sans grand intérêt. D’ailleurs encore un parcours ferroviaire théoriquement interdit aux vélos, et donc impossible à réserver, j’ai dû à nouveau me lever aux aurores et prier pour tomber sur un contrôleur qui ne mettrait pas son véto. Puis pour officialiser la chose, j’ai dû ensuite acheter un billet pour ma monture auprès de ce cher contrôleur. Et là j’ai l’impression que le tarif dépend un peu du besoin d’arrondir ou non les fins de mois. Visiblement celui de ce matin en avait besoin (sachant que les tarifs restent ici de toute façon très largement inférieurs au moindre trajet de la SNCF…).
Et me voici à nouveau au bord de la mer. Noire celle-ci. Rien à voir avec la couleur de l’eau, qui reste pour l’essentiel bleue. Ou verte. Alors pourquoi ce nom me direz-vous ? Eh bien ce n’est pas très clair, mais il semblerait que cela vienne des Turcs, qui désignaient les points cardinaux par des couleurs : nord-noir, sud-blanc, est-bleu, ouest-vert. La mer en question étant au nord de la Turquie, bim, mer Noire. Cette explication reste sujette à débat, mais elle tient relativement bien la route.
Constanța a été fondée par les Grecs il y a 2600 ans, ça commence à faire. Sous le nom de Tomis. Puis rebaptisée Constantiana par l’empereur romain Constantin Ier, en hommage à sa sœur Constantia (les parents ne s’étaient pas foulés sur les noms…). Allez savoir si la sœur a apprécié. Pour autant, plus grand-chose à voir datant de ces époques lointaines, à part quelques bouts de colonnes. Mais une petite anecdote néanmoins. Ovide, vous connaissez ? Non, ni un sportif ni un influenceur. Enfin un célèbre influenceur romain si on veut, à l’époque on appelait ça un poète. Eh bien ce cher Ovide, pour une raison plus ou moins inconnue (il avait sans doute trollé l’empereur), s’est retrouvé du jour au lendemain exilé ici. Alors il a eu droit à la version « exil light », c’est-à-dire qu’on ne te prive ni de tes biens, ni de ta citoyenneté, ni de tes esclaves, ouf. Néanmoins il dépérira loin de sa Rome adorée, au milieu de barbares honnis, et s’éteindra 10 ans plus tard. Son exil fut révoqué à titre symbolique en 2017, ce qui lui fait sans doute une belle jambe…
Petite extrait des Tristes, un recueil qu’il écrivit durant ses premières années d’exil. Il a l’air d’apprécier particulièrement le coin.
« La neige recouvre tout ; ni soleil ni pluie ne parviennent à dissoudre un linceul que le Borée durcit et rend éternel. La première neige n’est pas encore fondue qu’une autre tombe qui, souvent, en bien des endroits, reste deux ans. Si violent est le déchaînement de l’Aquilon qu’il rase les plus hautes tours, arrache et emporte les toits.
Quant aux hommes, ils se défendent de ce froid terrible avec des peaux de bêtes et des pantalons cousus ; de tout le corps, seul le visage est visible. Dans leurs cheveux s’accrochent des glaçons et souvent, quand ils secouent la tête, on les entend résonner ; leur barbe brille sous le gel qui la recouvre. Le vin tient debout tout seul, gardant la forme de la cruche ; quand on boit, on ne puise pas le vin : on en casse des morceaux !
[…] Tu ne pourrais voir ici que des campagnes nues, sans arbres, sans feuillages : lieux désolés où le bonheur ne doit jamais venir ! Et c’est là, dans tout ce vaste univers, c’est là, oui, la terre qu’on a trouvée pour mon châtiment ! »
Perso pour l’instant il fait encore plutôt beau et chaud…
