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Le seigneur des mers

Tongyeong

Les héros sont à bien des égards nécessaires à l’humanité, qu’ils soient réels ou mythologiques. Ils incarnent tout ce à quoi aspire en vain le commun des mortels, et personnifient certains traits de caractère : la force, la bravoure, la droiture, la ruse… Bien sûr la Corée en possède quelques-uns, mais j’ai fait la connaissance aujourd’hui sans doute du plus célèbre, l’amiral Yi Sun-sin. Qui d’ailleurs possède toutes les qualités susmentionnées.

Sa carrière tout à fait banale est celle d’un fonctionnaire civil puis militaire, qui commence en bas de l’échelle et gravit progressivement les échelons, jusqu’à être nommé amiral d’une escadre basée dans le sud du pays. Fraîchement débarqué à cet ultime poste en 1591, il commence par moderniser sa flotte, car il sent que ça s’agite du côté du Japon. Il en profite pour inventer un tout nouveau navire : le bateau-tortue, une sorte de cuirassé avant l’heure, doté certes d’une importante puissance de feu, mais possédant surtout de grandes capacités défensives, tout en restant particulièrement manœuvrable. Unique en son genre !

Son instinct lui donne raison, puisqu’un an plus tard, une immense armée japonaise débarque dans la péninsule, et ne fait qu’une bouchée de la résistance coréenne. Mais en mer, c’est une autre histoire. Les forces de l’amiral Yi sont de loin inférieures aux forces japonaises (de l’ordre de 1 pour 10), mais il a pour lui son intelligence et ses bateaux-tortues. Soucieux de préserver ses précieuses troupes, il va mener une tactique de guérilla durant plus d’un an sur les lignes de ravitaillement ennemies, remportant absolument toutes ses batailles et coulant des centaines de navires. L’une des plus célèbres s’est notamment jouée sur l’île d’Hansan, où je suis allé me balader aujourd’hui. Grâce à quelques navires « leurres », il réussit à attirer une immense armada japonaise dans une sorte de nasse, ayant déployé ses propres navires en « aile de grue » (un « U » élargi en gros). C’est un carnage. Les Japonais sont obligés de faire une longue pause dans leur invasion. Yi Sun-sin est auréolé de gloire.

Mais comme souvent, les gens populaires se font des ennemis. Un espion japonais, avec l’appui de courtisans jaloux, réussit à le faire accuser de haute-trahison. Yi se rend sans esclandre. Il est destitué, torturé, emprisonné, et finalement relâché, privé de tous ses titres.

En 1597, après quelques années d’accalmie, les Japonais retentent leur chance, et cette fois-ci coulent rapidement toute la flotte coréenne, privée de son chef emblématique (elle était alors commandée par le rival de Yi, hautement incompétent). Toute ? Presque. En réalité, il reste alors 3 bateaux-tortues et 10 gros navires plus traditionnels. Le roi en panique demande à Yi Sun-sin de reprendre du service. L’amiral n’est pas du genre à rechigner à l’effort. Dans la passe de Myong-Yang, ses 13 navires font face à 333 navires japonais. Eh bien croyez-le ou non, Yi remporte la bataille.

Son ultime fait d’arme ? Alors que les armées terrestres rembarquent en 1598, heureuses de rentrer enfin au pays, Yi tend une embuscade à l’intégralité de la flotte japonaise. Il réussit à couler 300 des 500 navires qui la composent, dont pratiquement tous les navires de guerre. Mais il se prend malheureusement une balle au cours de cet affrontement. Ses dernières paroles, selon la tradition : « La bataille est à son comble. Ne faites pas savoir que je suis mort ». Classe.

Après cela il devient bien évidemment un héros national, sa mémoire est honorée depuis lors, et il a été plus récemment le sujet de nombreux films et feuilletons. Sur l’île de Hansan, j’ai pu visiter un paisible mausolée à sa gloire, au sein de ce qui fut son ultime quartier général durant quelques années. Pour l’anecdote, il devint aussi la divinité officielle de la flotte impériale japonaise jusqu’au début du XXème siècle…

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