Côn Dào
L’histoire d’un pays ne se résume heureusement pas qu’à une succession sans fin d’atrocités. Il y a parfois aussi quelques moments de bravoure, voire d’espoir. Étudions cela à partir de quelques dates clés.
2879 avant J-C : on est ici plus dans la légende que dans l’histoire (même s’il y a toujours une part d’histoire dans une légende, et vice-versa). Des amours de la reine fée Âu Cơ (issue du Feu) et du seigneur dragon Lạc Long Quân (issu de l’Eau) naissent 100 enfants. Mais eau et feu ne sont pas faits pour vivre ensemble éternellement : les parents se séparent (à l’amiable semble-t-il), et emmènent chacun 50 enfants avec eux, vers les montagnes pour la mère, vers la côte pour le père. Hùng Vương, l’aîné des 100, resté avec sa môman fée, fonde alors le tout premier royaume mythique vietnamien : Van Lang.
258 avant J-C : on entre dans l’Histoire proprement dite, à savoir que les archéologues retrouvent enfin des traces écrites. Le Van Lang est soumis par des voisins, puis par les voisins des voisins. Émerge alors le puissant royaume de Nam Việt.
111 avant J-C : puissant oui, mais pas au point de résister à l’Empire de Chine, qui sous un prétexte fallacieux (c’est souvent fallacieux un prétexte), envahit son voisin du sud. S’ensuivront plus de 1 000 années de cohabitation forcée entre Viêts et Han, avec sinisation à outrance. À noter que tout ceci ne concerne finalement que la région nord de l’actuel Viêt Nam ; le centre et le sud sont occupés par d’autres peuples, les Chams et les Khmers, plutôt sous influence culturelle indienne. Tout se petit monde se met régulièrement sur la tronche, pour faire bonne mesure.
938 : l’Empire Chinois se disloque. Ni une ni deux, les Vietnamiens en profitent pour retrouver leur indépendance en boutant l’envahisseur le plus loin possible. On se bagarre un peu en interne dans la foulée pour savoir qui prendra le pouvoir, mais rapidement un nouvel État émerge : le Đại Cồ Việt. Plusieurs dynasties de rois vont se succéder pendant des siècles à la tête de ce petit territoire prospère, qui continue néanmoins de reconnaître la suzeraineté de la Chine, difficile de faire autrement. Le royaume va progressivement s’étendre vers le sud, et au milieu du XVIIIème siècle, après plusieurs défaites des Chams et des Khmers, le Viêt Nam actuel prend forme. Si ce n’est qu’il est profondément divisé entre le nord et le sud, aussi bien culturellement que politiquement. On ne peut pas encore vraiment parler d’union nationale…
1887 : création officielle de l’Indochine, même si cela faisait déjà quelques décennies que nos glorieux ancêtres traînaient dans le coin. Heureusement, cette colonisation française durera nettement moins longtemps que la colonisation chinoise. Elle sera en revanche tout autant (si ce n’est plus) brutale, et visera évidemment à « franciser » la société vietnamienne. Pour un résultat mitigé : quelques bonnes boulangeries et une paire de boulodromes. Ce qui marche aujourd’hui le mieux, c’est sans doute le catholicisme…
1955 : à l’issue de la guerre d’Indochine, perdue par les Français, le pays se retrouve officiellement divisé en deux : au nord, la République démocratique du Viêt Nam dirigée par Hô Chi Minh, un état totalitaire communiste, soutenu par la Chine et l’URSS ; au sud, la République du Viêt Nam dirigée par Ngô Đình Diệm, un état totalitaire républicain, soutenu par les États-Unis. Toute la Guerre Froide concentrée dans ce petit coin du monde. Ici, les deux blocs vont enfin pouvoir s’affronter joyeusement sans risquer de détruire la planète !
1975 : il aura fallu 20 ans et des millions de morts, militaires comme civils, pour que les États-Unis calent l’affaire et laissent l’intégralité du Viêt Nam tomber dans les sombres griffes du communisme. Le pays est durablement ravagé (des Vietnamiens naissent encore aujourd’hui avec des difformités à cause de l’épandage massif de produits chimiques, et perdent toujours des jambes en marchant sur des mines), le traumatisme est profond (rien de tel qu’une bonne guerre civile pour aimer son voisin). Mais bon, l’humain est résilient, alors on se retrousse les manches, et action. Bien sûr il va d’abord falloir rééduquer un minimum tous ces sudistes bourgeois et dépravés…
2026 : après des premières années très (très) difficiles, le Viêt Nam va commencer à sortir la tête de l’eau dans les années 90, en combinant régime un poil moins autoritaire et économie de marché. À la Chinoise en somme. Aujourd’hui, le pays est l’un des moteurs économiques de l’Asie du sud-est. Et les Vietnamiens sont fiers de leur histoire millénaire, au cours de laquelle ils auront réussi à se libérer avec fracas du joug de trois puissances coloniales. Ce qui n’est pas si banal…





















