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Divin lagon

Maratua

La nuit est tombée sur Maratua, et le silence n’est plus troublé que par le chant des grillons, quelques scooters occasionnels sur l’unique route qui fait le tour de l’île, et bien sûr le doux clapotis du lagon. Avec parfois un « plouf » plus sonore, rappelant que la nuit, prédateurs et proies se livrent à un mortel ballet sous-marin. Parfois aussi, les basses d’un karaoké se font vaguement entendre, signe que la civilisation n’est finalement pas si lointaine. Car tout de même 4 000 personnes, originellement des gitans de la mer philippins en quête de sédentarité, vivent sur cette longue île corallienne en forme de V inversé. Sans compter les touristes. Fort heureusement, ma guesthouse est idéalement située entre deux villages, un peu à l’écart du vrombissement constant des deux-roues qui caractérise habituellement l’Indonésie. Et toute l’Asie du sud-est d’ailleurs…

Je commence en toute modestie à avoir fréquenté pas mal de paradis tropicaux de part le vaste monde, et je n’en suis certainement pas à mon premier récif corallien. Or vous n’en serez pas spécialement surpris, il est de plus en plus difficile d’ignorer les dégâts du réchauffement climatique, de la pollution (plastique notamment) et du sur-tourisme sur ces superbes jardins d’Éden. Par conséquent, il faut aller de plus en plus loin, sur des territoires de plus en plus vierges, pour profiter de fonds marins encore préservés. Les touristes, dont je fais bien évidemment partie, ne sont que des criquets migrateurs : après avoir ravagé les derniers coins du monde à la mode, mis en avant par agences et influenceurs, ils s’attaquent aux suivants, sans un regard en arrière. Certes, pour l’instant Maratua profite de son isolement. Mais de nouveaux bungalows poussent tous les ans, et les Chinois, qui forment ici de loin le premier contingent de touristes, sont en nombre virtuellement infini…

Quoi qu’il en soit, si côté terre il n’y a ici pas grand-chose à se mettre sous la dent, côté mer… C’est bien simple, on a affaire à l’un des plus beaux lagons du monde, rien de moins. Que l’on soit plongeur ou snorkeleur, difficile de rester de marbre devant toutes les merveilles qui grouillent juste sous la surface de l’eau, à un mètre comme à trente mètres de profondeur. Dans certains coins du monde, apercevoir brièvement une tortue marine est le clou du spectacle d’une plongée matinale. Ici, si vous en voyez moins de vingt par immersion, on vous rembourse ! Le spectaculaire tombant qui encercle l’île héberge non seulement tous les habituels poissons de lagons colorés (dont la diversité atteint ici des sommets), mais de nombreux pélagiques pointent aussi régulièrement le bout de leur nez. Requins, raies et dauphins nous gratifient évidemment de leur présence, mais le plus impressionnant ici ce sont sans doute ces énormes bancs de barracudas qui nagent nonchalamment dans les forts courants – à noter que les plongées dans le coin ne sont pas vraiment pour les débutants. Incroyable sensation que de se retrouver à flotter au milieu de ces milliers de puissants prédateurs, (généralement) inoffensifs pour l’homme.

Comme si cela ne suffisait pas, deux cerises sur le récif. À deux heures de bateau, quelques plateformes de pêches en bois attirent chaque matin le plus gros des poissons, un géant placide de 7 m (oui quand même) qu’il est possible d’approcher au plus près : le requin-baleine. Et sur l’île voisine de Kakaban, un vaste lac salé a piégé en ses eaux quatre espèces de méduses qui, en l’absence de prédateurs, se sont non seulement massivement multipliées, mais ont aussi perdu tout leur venin. Il est donc possible d’étudier au plus près ces gracieuses et étonnantes créatures sans risquer de se noyer dans d’atroces souffrances. Plutôt exceptionnel, puisqu’il n’existe qu’un seul autre lac de ce type dans le monde.

Si vous voulez profiter de ce paradis aquatique, c’est sans doute le bon moment pour le faire. Mais chut. Si les locaux ne seraient pas contre un peu plus de touristes, j’ai l’impression pour ma part qu’il suffirait de franchir un seuil invisible pour détruire à jamais tous ces fragiles écosystèmes. Pas dit que ce seuil soit si éloigné…

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